Conversation avec Diane Tell

Il y a quelques mois via la plateforme Groover, j’ai eu la surprise de recevoir une chanson de Diane Tell à écouter. Cette artiste québécoise a marqué mes jeunes années et c’est avec un immense plaisir que j’ai découvert le premier single « On n’jette pas un amour comme ça » extrait de son nouvel album « Haïku » qui vient tout juste de sortir. Quelques échanges plus tard et apprenant qu’elle sera de passage en France pour une série de concerts, rendez-vous est pris pour une entrevue. Avant de vous livrer l’échange que nous avons eu hier avant son concert au Pan Piper à Paris, et pour ceux de la nouvelle génération qui ne la connaissent pas, parlons un peu de Diane et de son parcours incroyable.

Elle nous vient donc du Québec où elle se forme très jeune au violon puis à la guitare pour se découvrir une passion pour l’écriture de chanson et une furieuse envie d’en faire son métier. Elle signera très jeune à 17 ans son premier contrat avec une maison de disque et en 1981 son premier grand succès « Si j’étais un homme » la propulse au sommet, faisant d’elle la première artiste féminine auteur compositeur interprète. Elle a ensuite enchaîné les albums, les collaborations avec Françoise Hardy, les comédies musicales avec Michel Berger et Luc Plamondon « la légende de Jimmy » puis « Marilyn Montreuil » avec Jérôme Savary. Une artiste prolifique, qui a su prendre le virage du numérique et devenir une véritable entrepreneuse, gérant sa carrière de main de maître. Productrice, éditrice, Diane Tell connaît les codes de l’industrie musicale et les partages dans son blog « Diane cause musique » que je ne peux que recommander aux jeunes artistes pour comprendre et éviter certains écueils.

« Haïku » son dernier album sort 8 ans après le dernier et c’est un petit bijou de 12 titres mêlant avec brio, le jazz, la bossa, des ballades et des morceaux plus pop et toujours cette voix chaleureuse, claire qui vous embarque dans ses histoires aux textes magnifiques. Elle est en tournée jusqu’à la fin de l’année en France, Belgique et au Québec. Elle sera encore ce soir au Pan Piper à Paris et ce concert acoustique est une petite merveille d’émotions mais aussi d’humour, un parfait résumé de Diane Tell.

Bonjour Diane, parlons de votre dernier album Haïku que vous avez réalisé avec Fred Fortin. Que signifie Haïku?

Haïku est une poésie japonaise traditionnelle, très codée. Ce sont des petits poèmes. La chanson Haïku c’est une série de haïkus avec 7 ou 8 poèmes de 3 strophes, 17 syllabes. C’est un poème très léger, mais très profond, ce minimalisme qu’on retrouve dans la culture et l’architecture japonaise. J’ai eu envie de me frotter à ce genre de structure, la mélodie ne suit pas forcément ce qui se passe dans le texte. Quand on le lit, quand on l’écoute, les couplets ne sont pas au même endroit et j’aime cette idée de légèreté et de profondeur.

Vous aimez beaucoup la poésie? Vous avez travaillé sur les textes de Boris Vian par le passé.

Oui j’aime beaucoup la littérature en général. Sur les textes de Boris Vian c’est particulier car il a écrit des versions françaises des grands standards de jazz. j’ai repris ses textes qui n’avaient jamais été enregistrés, j’ai découvert ça dans un bouquin et j’ai fait tout un album.

L’album est très marqué par le jazz mais aussi la bossa mais aussi des sonorités pop. On a l’impression d’être dans un cadre très rassurant car on reconnait les influences et en même temps il y a une fraîcheur incroyable et votre voix chaleureuse, énergique. Quel a été le fil conducteur?

C’est la volonté de faire les meilleurs textes et la meilleure musique, de faire quelque chose d’original et de prendre les meilleurs musiciens. On les a réuni en studio avec le meilleur matériel. On a pris les chansons qui s’adaptaient le mieux à cette équipe. On voulait quelque chose qui puisse tenir dans le temps, car des albums on en fait moins aujourd’hui.

Il y a eu huit ans depuis le dernier album mais vous avez été très prolifique pendant cette période.

Huit ans c’est vite passés, et il y a une dizaine d’années, il n’y avait pas tout les outils numériques comme aujourd’hui. On a donc récupéré déjà tout le catalogue suite à mon départ des majors et on l’a adapté aux plateformes de streaming, remastérisé.On a fait aussi beaucoup d’album multi artistes, une compilation et puis cela fait 4 ans qu’on travaille sur Haïku.

Vous écrivez vos textes mais vous avez aussi fait appel à d’autres auteurs comme Slobodan Despot. Que recherchez-vous dans l’écriture d’un autre finalement?

Cela fait longtemps que je fais des collaborations. Pour les quatre premiers albums, j’ai tout composé moi-même car il fallait m’imposer en tant qu’auteur compositeur, mais une fois que c’était convenu, j’ai pu collaborer par envie, par goût. C’est une histoire de rencontres comme avec Fred Fortin et Slobodan . Je leur ai demandé des textes. Slobodan m’a donné trois textes sur lesquels j’ai écrit la musique et Fred, je l’ai engagé comme réalisateur et il m’a envoyé spontanément trois chansons qu’il avait écrite.

C’est donc une vraie belle collaboration d’écriture. On est presque plus habitué à entendre des beaux textes, notamment dans la chanson francophone.

C’est parce que la chanson francophone est presque rendue anglophone dans sa forme. On sait bien que dans la chanson anglophone, on prête moins attention aux textes. On est pas chez Dylan, Joni Mitchell, Tom Waits ou Léonard Cohen qui sont de grands auteurs. Aujourd’hui le texte est secondaire, c’est plus le look qui passe avant tout, le style, le beat. La chanson française s’est beaucoup anglo saxonnisée dans la façon de faire.

Est-ce en lien avec l’évolution de l’industrie musicale, qui s’est mondialisée?

C’est certain qu’aujourd’hui n’importe qui a accès à des millions de titres par semaine. Les quotas qu’on avait quand on était plus jeunes au Canada, avec l’obligation pour les médias de l’époque de programmer de la chanson québécoises, canadienne ou francophone par exemple, permettait aux artistes d’exister davantage. On a toujours été dans la consommation de masse, il y avait aussi des nanars autrefois. Je me souviens d’avoir lancé des chansons à des périodes et tout le monde n’en avait que pour untel et on ne les entend plus aujourd’hui. Je pense qu’il y a beaucoup de bonnes musiques de nos jours mais il faut aller la chercher. Je pense qu’il y a un lien qui est brisé entre les créateurs de contenus et ceux qui écoutent de la musique. Il existe un nouveau monde, encore balbutiant avec Internet et les jeunes et les moins jeunes ont beaucoup de choix entre les abonnements aux plateformes de streaming, les cds qu’on achète ou pas, le vinyle et même les cassettes qui ressortent. Le monde est plus compliqué avec tous ces choix. A mes débuts, c’était plus simple, on sortait un disque, on allait l’acheter chez le disquaire, il passait en radio et c’était tout. Aujourd’hui ce lien est brisé mais il va se recréer. C’est une période de transition mais c’est aussi au public de faire des efforts. S’il attend dans son canapé que la radio lui serve la soupe, il va boire de la soupe. La culture n’existe que si la personne est motivée pour aller la chercher. Certaines chansons ou livres qui ont marché dans les années 70, 80 et même 2000 ont disparu depuis. Je n’ai plus tant confiance dans les médias car ceux qui ont un modèle d’affaire vivant de la publicité biaisent tout. Si pour vendre tel savon, il faut programmer de la musique, ils vont le faire parce que leur but c’est de vendre le savon pas la musique. Il faut accepter cette règle du jeu malheureusement.

Vous êtes autonome artistiquement depuis longtemps, racontez nous un peu comment cela s’est passé?

En fait j’ai racheté le premier contrat que j’avais signé à 18 ans avec un producteur. Je me suis rendue compte dès la sortie du premier album qu’on allait pas pouvoir travailler ensemble. Ça a pris du temps, mais je l’ai racheté et je suis devenue productrice et éditrice dès l’âge de 25 ans. Donc j’ai toujours été indépendante, même quand j’étais chez Sony, j’étais productrice avec des contrats de licence. On s’est quitté mutuellement avec Sony. Leur modèle d’affaire ne correspondait pas au mien. Le leur est de faire des succès commerciaux et le mien est avant tout de faire des bons disques, de la bonne musique.

C’est finalement ce qu’on conseille aux jeunes artistes aujourd’hui, de maîtriser leur communication et d’être autonome. Les labels ne signent plus forcément de nouveaux artistes.

Le problème aujourd’hui c’est que les jeunes vont développer leur fan base avec les réseaux sociaux et quand ils réussissent ça, des labels vont s’intéresser à eux, et ils vont être heureux de signer en maison de disques, mais ce qu’ils ne comprennent pas c’est que tout ce travail qu’ils auront fait en amont, ils vont le céder au label qui va travailler sur un album ou deux et si ça ne marche pas, ils vont abandonner l’artiste mais en gardant les droits jusqu’à la fin des temps. Ce qu’il faut surtout c’est comprendre comment marche cette industrie très complexe. Beaucoup de jeunes veulent être indépendants mais ne prennent pas le temps de comprendre. C’est en plus un milieu qui ne cherche pas à apprendre aux jeunes le fonctionnement.

D’où la création de votre blog « Diane cause musique » qui est une véritable mine d’information pour qui veut comprendre ce monde de la musique.

Oui je vais continuer à écrire quand j’aurais plus de temps car j’ai été nommée au conseil d’administration de la SOCAN au Canada qui est l’équivalent de la SACEM en France, mais je vais continuer à écrire. car il faut mieux dès le démarrage connaître les ficelles. Les rappeurs sont très autonomes déjà par exemple.

Vous avez une grosse équipe autour de vous?

Oui mais ce sont des gens mandatés, ce n’est pas une équipe permanente. Il y a des gens qui sont là depuis longtemps, mais c’est moi la patronne (rires)

Vous allez faire une longue tournée jusqu’à la fin 2020 et qui va passer par la France, la Belgique, le Canada.

On a beaucoup de dates de prévues en effet, on a toujours fait beaucoup de concerts. En plus on a un nouveau site internet pour suivre toutes les dates et une nouvelle équipe de tourneurs au Québec donc c’est plus visible. Mais on a toujours fait une cinquantaine de dates par an. En fait il ne faut jamais s’arrêter avec une communauté de fan qu’il faut sans cesse renouveler.

Vous êtes une véritable chef d’entreprise, vous gérez vos réseaux sociaux aussi.

Oui en effet et je travaille avec un distributeur IDOL qui est formidable. Je suis surtout une artisane.

Le temps vient de s’arrêter, si vous deviez choisir le moment qui a changé votre vie jusqu’à aujourd’hui?

« Si j’étais un homme » est quand même une chanson qui a tout changé pour moi. Le fait qu’elle soit devenue un classique a tout changé, car elle génère des revenus qui font que je suis capable de produire des albums et elle m’a donné une reconnaissance auprès du grand public .

Comment avez-vous vécu cette notoriété car vous étiez très jeune?

La notoriété n’est pas toujours facile à vivre surtout quand on est jeune, car les gens sont très exigeants et te demandent beaucoup. Après ça porte aussi, tu remplis des salles, ça facilite beaucoup. Il y a toujours du bon et du mauvais dans tout.

C’est le moment de partir sur Mars, vous emmenez quel disque avec vous dans l’espace?

Mon prochain album,celui qui n’est pas encore fait et ma guitare. C’est le chemin qui m’intéresse, un seul album je m’ennuierais parce que je n’écoute jamais la même musique, je fais des playlists tous les mois donc finalement j’emmènerais le wifi (rires), sinon ce serait la misère.

Pour finir, racontez nous le moment le plus gênant, marrant ou inattendu de votre carrière?

A l’Olympia, je me suis cassée la gueule, j’étais sur un grand tabouret et il a basculé. J’ai disparu derrière le clavier, les gens ont été saisis, je me suis relevée sous une stand up ovation et je me suis dit que j’allais l’inclure dans le spectacle (rires).

Merci beaucoup Diane pour ce moment.

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